Jean-Marc Stenger (Société Générale)  : “Société Générale Forge offrira un service de conservation de titres digitaux”

JDN. La banque européenne d’investissement (BEI) vient d’émettre ses premières obligations sur la blockchain Ethereum pour un montant de 100 millions d’euros. Société Générale fait partie de l’opération aux côtés de Goldman Sachs et Banco Santander. Pourquoi la BEI a accepté de réaliser une telle opération sur une blockchain publique ?

Jean-Marc Stenger, CEO de Société Générale Forge. © Michel Labelle

Jean-Marc Stenger. C’est une opération significative sur le marché car la BEI est un des plus gros émetteurs mondiaux avec un programme de prêt de 360 milliards d’euros cette année. C’est un signe de la maturité de ce type de technologie, surtout sur des blockchains publiques, le pendant d’Internet dans l’industrie financière. Nous sommes parvenus à convaincre la BEI que le dispositif mis en place par Société Générale, aussi bien d’un point de vue juridique et technologique, est au même niveau de robustesse qu’une infrastructure de marché classique. Avec tous les avantages qui découlent de l’émission d’un titre sous format digital : rapidité d’exécution, vitesse des transactions, transparence, scalabilité… Il faut bien noter que cette opération comporte deux volets. Les transactions de titres sur la blockchain Ethereum et le règlement-titre, sur Ethereum aussi, sous la forme d’une MBDC (monnaie digitale de banque centrale, ndlr), en partenariat avec la Banque de France. Cette transaction s’inscrit ainsi dans le programme d’expérimentation officielle de la Banque de France, sous l’égide de la BCE, pour préparer l’émission possible d’un euro digital, probablement en 2025, comme l’a annoncé Christine Lagarde.

Société Générale, via la filiale Forge que vous dirigez, a déjà émis des titres sur des blockchains publiques comme Ethereum et plus récemment Tezos. Pourquoi privilégier la blockchain publique alors que de nombreuses entreprises se tournent vers des blockchains privées ?

Société Générale a d’entrée de jeu travaillé sur des réseaux publics car elle fait le parallèle avec Internet. Une infrastructure financière mondiale peut seulement être publiée sur des réseaux publics, ouverts. Sinon, c’est comparable à des réseaux intranet. Nous opérons toutes ces transactions sur la blockchain via un standard baptisé CAST, pour compliance architecture for security tokens. Nous avons décidé de le proposer en open source au marché pour avoir un langage métier commun.

Au sein de ce standard CAST, il y a trois composantes : une composante métier avec un ensemble de règles pour organiser les rôles et la responsabilité des acteurs, une composante juridique et réglementaire pour assurer la conformité aux meilleurs standards bancaires de ces opérations, et une composante technologique avec des oracles, c’est-à-dire des connecteurs blockchains pour connecter les systèmes bancaires traditionnels (émetteurs, investisseurs, banques…) à la blockchain et leur permettre d’interagir directement avec le titre, plus précisément le security token, sans avoir à faire de développement informatique lourd.

Le cadre réglementaire autour de la blockchain et des cryptoactifs n’est pas totalement défini, en particulier à l’échelle européenne. Votre standard ne risque-t-il pas de d’être vite périmé ?

La réglementation se met en place très rapidement. Il existe un cadre réglementaire suffisant en Europe, du moins en France. La future réglementation européenne MiCA (markets in crypto assets, ndlr) permettra principalement de déverrouiller des contraintes sur le marché secondaire. Sur le primaire, tout est déjà en place. Nos clients nous demandent déjà de réaliser des opérations de ce type. Nous avons désormais une sollicitation au minimum toutes les deux semaines.

Réaliser des opérations sur Ethereum n’a pas que des avantages. A quelles limites faites-vous face ?

“Nous voulons onboarder un certain nombre d’autres protocoles”

Le principal point à travailler est l’adoption. Cette technologie reste nouvelle pour beaucoup de gens. On est encore en phase d’éducation et d’acculturation, en particulier sur l’angle juridique et réglementaire. Nous travaillons beaucoup avec les directions juridiques de nos clients. Certains sont très matures et ont déjà réalisé des expérimentations. D’autres ont besoin d’être convaincus sur certains points réglementaires. Mais maintenant qu’il y a des acteurs majeurs, comme la Banque de France et d’autres banques centrales, qui entrent dans ce genre de dispositif et émettent des jetons, c’est plus simple.

Mis à part Ethereum et Tezos, regardez-vous d’autres protocoles ?

Nous voulons onboarder un certain nombre d’autres protocoles car la plateforme technologique bâtie chez Société Générale est agnostique. Nous avons juste développé les connecteurs avec le réseau sous-jacent. Société Générale laisse le choix du protocole sous-jacent au client, en fonction de son cas d’usage. Chaque protocole a ses bénéfices et limites. Il existe une compétition forte entre les différents protocoles. On ne sait pas si on va se retrouver dans la même situation qu’Internet, qui, lui, a fini avec un seul protocole.  

Vous faites partie des expérimentations MBDC de la Banque de France. Où en êtes-vous ?

C’est un sujet passionnant car on parle d’une nouvelle forme de monnaie. Cela n’arrive pas souvent dans la vie d’un banquier. Les travaux se passent très bien. Il y a une réelle volonté de la Banque de France. Le programme n’est pas fini. La première phase d’expérimentation se focalisait sur le marché primaire et nous allons entamer la deuxième phase qui sera dédiée au marché secondaire.

Envisagez-vous de réaliser des expérimentations sur les cryptomonnaies, comme Bitcoin et Ethereum ? 

Société Générale Forge offre actuellement un service de structuration et d’émission de titres financiers sous la forme de security tokens et offrira ensuite un service d’organisation secondaire ainsi qu’un service de conservation de ces titres digitaux. Nous n’avons pas la volonté d’aller sur les cryptomonnaies. Nous nous concentrons sur les cryptoactifs, ce n’est pas pareil. Parfois, le raccourci est vite fait. 

Où en est la perception de la blockchain et des cryptoactifs au sein du groupe Société Générale. Etes-vous pris au sérieux ?

Nous avons la chance d’avoir été pris au sérieux dès le début, il y a presque quatre ans. Nous avons aussi la chance d’avoir des gens avec qui on peut interagir, qui ont une curiosité intellectuelle. Le sujet des actifs digitaux est porté par le groupe et la direction générale. La situation a évolué. Il y a trois-quatre ans, le bitcoin était l’arbre qui cachait la forêt. Puis on a fait la différence entre les différents cas d’usage crypto existants et la technologie sous-jacente qui supporte ces cas d’usage.

Jean-Marc Stenger est CEO de Société Générale Forge depuis 2018, après avoir passé 14 ans chez Lyxor Asset Management. où il a notamment été directeur des investissements et membre du comité exécutif. Il a débuté sa carrière comme analyste financier chez Société Générale à Francfort en 2000. Jean-Marc Stenger est diplômé des Arts et Métiers (ENSAM). 

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